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Le sablier de ma cave
Il paraît que l’oenotourisme est à la mode. Je crois que j’en pratique régulièrement une nouvelle forme sans sortir de chez moi !
J’émerge à peine d’un séjour de deux heures dans ma cave. Je n’y chassais pas les souris. J’ai entrepris, vaste programme, un inventaire de mes flacons. Enfin de mes bordeaux, de loin les plus nombreux. J’adore les bons vins de toutes les appellations mais Bordeaux, c’est mon truc ! Entre les vins qui rentrent (toujours trop) et ceux qui sortent (beaucoup moins), il y a toujours un moment où ma gestion de stock est défaillante. Alors il faut s’y coller.
C’est bien, une promenade au milieu de flacons qui dorment, certains depuis des décennies, dans la fraîcheur et l’obscurité. Une sorte d’excursion musicale d’abord. J’ai écrit « musicale » ? Ben oui, tout compte fait, c’est bien ce que je veux dire. En rangeant les bouteilles, en les déplaçant avec force précautions, en tenant quelques-unes d’entre elles dans la main, on s’aperçoit au bout de quelques minutes qu’on est en train de murmurer, à voix très basse mais audible, quelque chose qui ressemble à un poème en vers libres, un chapelet de syllabes sonores, exotiques, qui peu à peu constituent un langage détaché de tout sens. Une mélodie pure qui, cependant, exhale insensiblement un parfum délicieux de « Vieille France », de terroir, de voyage au cœur de pays et d’images d’Epinal profondément enfouis dans mon imaginaire. Angelus, Bon Pasteur, Trotte-Vieille, Lagrange, Petit Village, Clos L’Eglise, La Louvière, Cos d’Estournel… Très vite on perçoit des images plus que des mots. Des collines, des villages, des bocages, des bergers.
Trois noms de châteaux m’ont particulièrement retenu ce matin. « Musicalement » je veux dire : Margaux, Cheval Blanc, Beau-Séjour Bécot. Je me suis surpris à fredonner inconsciemment des airs. Georges Brassens bien sûr. Marg(ot) et son chat, le petit cheval blanc qui avait bien du courage, et les bécots pondus comme des œufs tout chauds. Je suis sûr qu’en cherchant bien on doit trouver des dizaines de chansons du bon Georges dans les noms des domaines girondins. Tiens Trotte-Vieille, ça m’ouvre tout de suite sur « Bonhomme » : « Rien n’arrêtera le cours de la vieille qui moissonne… ». Pierre Desproges, passionné de St Emilion (tout le monde sait, depuis un sketch célèbre et magnifique, que son préféré était Château Figeac) dirait « Etonnant, non ? »
Et puis, avec ce « voyage » imaginaire dans une France nostalgique, vient, doucement, s’imposer un autre voyage. Temporel celui-là. Une espèce d’invasion de l’idée du temps qui me prend souvent dans mon rapport secret au vin.
Tout d’abord, le « temps qui passe ». 1961. 1964. 1971. 1975. 1982… La chanson se fait numérique, jusqu’à 2007. Curieuse expression « le temps qui passe ». Car nous avons tendance à croire que c’est cette idée qui caractérise le mieux la temporalité du temps. Le temps serait selon cette idée, non plus une substance, mais un être sujet à passer et c’est même lui qui voyagerait ! Or, le temps est censé tout englober, donc dans quoi peut-il voyager ? Soit le temps crée le monde au fur et à mesure qu’il passe, soit il parcourt un territoire déjà présent, qui lui pré existe. Mais cela signifierait que le passé, le présent et le futur ont toujours été là. En réalité, ce n’est pas le temps qui passe, mais nous qui passons dans le temps, tandis que ce dernier reste immuable. Le temps est ce qui fait passer toute chose et le temps qui passe n’est qu’une illusion due au caractère irréversible de notre mise en mémoire.
Et puis les souvenirs qui affluent. La mise en mémoire irréversible. J’ai goûté ce vin avec tel ami, cet autre pour l ‘anniversaire des 18 ans de Sigourney, celui-là enfin au réveillon de l’an 2000. Les flacons scandent la mémoire, lui donnent chair, matière, émotion gustative. Il y a même des moments de magie. Je vous rassure, je n’ai pas bu la moindre goutte des bouteilles que je rangeais ! Vraiment de magie : devant un « La Conseillante » 1989 j’ai ressenti le goût de ce vin intact dans ma bouche. Intact, avec une précision incroyable, resté tel quel dans ma mémoire gustative.
Vient enfin le syndrome du sablier. C’est moins drôle, peut-être, mais le vin est un implacable mesureur du temps à venir ! Du temps qui reste, de ce qui n’est pas encore accompli du ruban. Dans « Le 920-revue.fr », les rédacteurs et dégustateurs conseillent un temps de garde pour chaque vin. Début et fin. Genre : à boire entre 2010 et 2030. Quand dans l’ombre de ma cave j’ai en main un grand 82, 89 voire encore un grand 2000 je programme inconsciemment la date approximative de consommation : tiens, celui-ci ça pourrait être bien pour la visite des untel, celui-là pour Noel prochain. Et puis un curieux truc tout à coup : Ausone 2005. Pour les non initiés, Ausone est un premier cru classé de St Emilion, connu en particulier pour ses capacités de garde énormes. Le 2005 justement est un géant. Les copains du 920 ont écrit « Note : 20/20 (!), Garde : 2020-2075 ». Wow ! J’ai ça moi. Et trois bouteilles en plus, bien à moi. Un vrai trésor qui dort. Mais attends coco ! Je vais le boire quand ce bijou ? 2020 c’est jouable, mais quel dommage de sauter sur ce chef-d’œuvre encore tout jeune. Il faudrait attendre au moins 2030, voire plus. Ah bon ? Pierre Desproges, encore lui, dit dans un sketch « je les vois d’ici mes enfants. La dernière pelletée à peine tombée sur ma tombe, ils vont se jeter, les ignobles, sur mes St Emilion ! ».
Les 2009 vont arriver sur le marché dans quelques semaines. En primeurs en tout cas. C’est un millésime magnifique, je l’ai déjà écrit ici, taillé pour la garde. J’en ai des caisses qui vont venir encombrer un peu plus mes rayons. A boire à partir de…disons 2024 et jusqu’à…disons 2059. Vertige des nombres, vertige des ombres. Vertige d’une question, en fin de compte impossible à contourner : Qui boira ces vins ?
Quand on aime on compte pas. Mais quand même…Le vin s’amuse à un drôle de jeu, qui participe de son mystère et de sa poésie, sans en avoir l’air, tranquille, silencieux dans nos caves, je suis sûr qu’il se marre. Il s’ingénie avec malice à nous rappeler à chaque visite la question de Jorge-Luis Borges : « Que voulez-vous que je vous dise de moi ? Je ne sais rien de moi. Je ne sais même pas la date de ma mort. »
A votre santé et à la mienne !
Léon-Marc Levy
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