News
News 44. Le Sablier de ma cave

Le sablier de ma cave

Il paraît que l’oenotourisme est à la mode. Je crois que j’en pratique régulièrement une nouvelle forme sans sortir de chez moi !

J’émerge à peine d’un séjour de deux heures dans ma cave. Je n’y chassais pas les souris. J’ai entrepris, vaste programme, un inventaire de mes flacons. Enfin de mes bordeaux, de loin les plus nombreux. J’adore les bons vins de toutes les appellations mais Bordeaux, c’est mon truc ! Entre les vins qui rentrent (toujours trop) et ceux qui sortent (beaucoup moins), il y a toujours un moment où ma gestion de stock est défaillante. Alors il faut s’y coller.

C’est bien, une promenade au milieu de flacons qui dorment, certains depuis des décennies, dans la fraîcheur et l’obscurité. Une sorte d’excursion musicale d’abord. J’ai écrit « musicale » ? Ben oui, tout compte fait, c’est bien ce que je veux dire. En rangeant les bouteilles, en les déplaçant avec force précautions, en tenant quelques-unes d’entre elles dans la main, on s’aperçoit au bout de quelques minutes qu’on est en train de murmurer, à voix très basse mais audible, quelque chose qui ressemble à un poème en vers libres, un chapelet de syllabes sonores, exotiques, qui peu à peu constituent un langage détaché de tout sens. Une mélodie pure qui, cependant, exhale insensiblement un parfum délicieux de « Vieille France », de terroir, de voyage au cœur de pays et d’images d’Epinal profondément enfouis dans mon imaginaire. Angelus, Bon Pasteur, Trotte-Vieille, Lagrange, Petit Village, Clos L’Eglise, La Louvière, Cos d’Estournel… Très vite on perçoit des images plus que des mots. Des collines, des villages, des bocages, des bergers.

Trois noms de châteaux m’ont particulièrement retenu ce matin. « Musicalement » je veux dire : Margaux, Cheval Blanc, Beau-Séjour Bécot. Je me suis surpris à fredonner inconsciemment des airs. Georges Brassens bien sûr. Marg(ot) et son chat, le petit cheval blanc qui avait bien du courage, et les bécots pondus comme des œufs tout chauds. Je suis sûr qu’en cherchant bien on doit trouver des dizaines de chansons du bon Georges dans les noms des domaines girondins. Tiens Trotte-Vieille, ça m’ouvre tout de suite sur « Bonhomme » : « Rien n’arrêtera le cours de la vieille qui moissonne… ». Pierre Desproges, passionné de St Emilion (tout le monde sait, depuis un sketch célèbre et magnifique, que son préféré était Château Figeac) dirait « Etonnant, non ? »

Et puis, avec ce « voyage » imaginaire dans une France nostalgique, vient, doucement, s’imposer un autre voyage. Temporel celui-là. Une espèce d’invasion de l’idée du temps qui me prend souvent dans mon rapport secret au vin.

Tout d’abord, le « temps qui passe ». 1961. 1964. 1971. 1975. 1982… La chanson se fait numérique, jusqu’à 2007. Curieuse expression « le temps qui passe ». Car nous avons tendance à croire que c’est cette idée qui caractérise le mieux la temporalité du temps. Le temps serait selon cette idée, non plus une substance, mais un être sujet à passer et c’est même lui qui voyagerait ! Or, le temps est censé tout englober, donc dans quoi peut-il voyager ? Soit le temps crée le monde au fur et à mesure qu’il passe, soit il parcourt un territoire déjà présent, qui lui pré existe. Mais cela signifierait que le passé, le présent et le futur ont toujours été là. En réalité, ce n’est pas le temps qui passe, mais nous qui passons dans le temps, tandis que ce dernier reste immuable. Le temps est ce qui fait passer toute chose et le temps qui passe n’est qu’une illusion due au caractère irréversible de notre mise en mémoire.

Et puis les souvenirs qui affluent. La mise en mémoire irréversible. J’ai goûté ce vin avec tel ami, cet autre pour l ‘anniversaire des 18 ans de Sigourney, celui-là enfin au réveillon de l’an 2000. Les flacons scandent la mémoire, lui donnent chair, matière, émotion gustative. Il y a même des moments de magie. Je vous rassure, je n’ai pas bu la moindre goutte des bouteilles que je rangeais ! Vraiment de magie : devant un « La Conseillante » 1989 j’ai ressenti le goût de ce vin intact dans ma bouche. Intact, avec une précision incroyable, resté tel quel dans ma mémoire gustative.

Vient enfin le syndrome du sablier. C’est moins drôle, peut-être, mais le vin est un implacable mesureur du temps à venir ! Du temps qui reste, de ce qui n’est pas encore accompli du ruban. Dans « Le 920-revue.fr », les rédacteurs et dégustateurs conseillent un temps de garde pour chaque vin. Début et fin. Genre : à boire entre 2010 et 2030. Quand dans l’ombre de ma cave j’ai en main un grand 82, 89 voire encore un grand 2000 je programme inconsciemment la date approximative de consommation : tiens, celui-ci ça pourrait être bien pour la visite des untel, celui-là pour Noel prochain. Et puis un curieux truc tout à coup : Ausone 2005. Pour les non initiés, Ausone est un premier cru classé de St Emilion, connu en particulier pour ses capacités de garde énormes. Le 2005 justement est un géant. Les copains du 920 ont écrit « Note : 20/20 (!), Garde : 2020-2075 ». Wow ! J’ai ça moi. Et trois bouteilles en plus, bien à moi. Un vrai trésor qui dort. Mais attends coco ! Je vais le boire quand ce bijou ? 2020 c’est jouable, mais quel dommage de sauter sur ce chef-d’œuvre encore tout jeune. Il faudrait attendre au moins 2030, voire plus. Ah bon ? Pierre Desproges, encore lui, dit dans un sketch « je les vois d’ici mes enfants. La dernière pelletée à peine tombée sur ma tombe, ils vont se jeter, les ignobles, sur mes St Emilion ! ».

Les 2009 vont arriver sur le marché dans quelques semaines. En primeurs en tout cas. C’est un millésime magnifique, je l’ai déjà écrit ici, taillé pour la garde. J’en ai des caisses qui vont venir encombrer un peu plus mes rayons. A boire à partir de…disons 2024 et jusqu’à…disons 2059. Vertige des nombres, vertige des ombres. Vertige d’une question, en fin de compte impossible à contourner : Qui boira ces vins ?

Quand on aime on compte pas. Mais quand même…Le vin s’amuse à un drôle de jeu, qui participe de son mystère et de sa poésie, sans en avoir l’air, tranquille, silencieux dans nos caves, je suis sûr qu’il se marre. Il s’ingénie avec malice à nous rappeler à chaque visite la question de Jorge-Luis Borges : « Que voulez-vous que je vous dise de moi ? Je ne sais rien de moi. Je ne sais même pas la date de ma mort. »

A votre santé et à la mienne !

Léon-Marc Levy

 
News 43. Million dollar Nose
Veuillez trouver ci-après la chronique du jour de notre rédacteur en chef (publiée aussi dans "Le Monde.fr" du 11 mars 2010 : Million dollar nose (Le Monde)

Les grands vins, qu'ils soient de Bordeaux, de Bourgogne, de Toscane (si, Luigia...), de Californie ou de partout dans le monde sont (très) « fashion ». Tant mieux c'est un indicateur de la tendance lourde constatée depuis nombre d'années dans le comportement des Français (en particulier) en matière de boissons alcoolisées : moins et mieux. Tendance largement confirmée par l'INSEE : en 30 ans la consommation moyenne des Français a été divisée presque par 2 (de 21 à 12 litres d'alcool pur par an et par personne).

Il en va ainsi de toute mode, celle-là s'accompagne d'un snobisme qui frise le ridicule quand il n'y sombre pas carrément. Je suppose qu'il est arrivé à nombre d'entre vous de devoir partager une bouteille lors d'un repas avec au moins un de ces cuistres qui sait-tout-sur-les-goûts-du-vin et qui vous a assommés de termes hésitant entre le « scientifique » (polyphénols, acide nitrique, fermentation malolactique, sulfites) et la « poésie » à quatre centimes (pétale de rose, pierre chaude, craie d'écolier, beurre de Bretagne (!!), carton mouillé). Et je passe sur le « sexe du vin » ! Mais oui, j'ai même entendu  parler de vins « féminins ». Pas seulement pendant la « journée de la femme ». Je m'essaie à imaginer ce qu'est un « vin féminin » une fois le qualificatif passé à la moulinette du machisme !

C'est fou le nombre de « spécialistes » qui se sont révélés ces dernières années dans les allées de nos foires aux vins et à nos tables d'invités ! Pourtant, la dégustation du vin est un exercice particulièrement difficile. Si je dois vous en donner une illustration, il en est une qui fait les délices du monde œnologique depuis quelques mois : l'Américain Robert Parker, le « big Bob » himself , le plus célèbre critique œnologique du monde depuis 1982, celui qui fait la pluie et le beau temps sur le marché des vins de Bordeaux (le note/100 de Parker est l'élément essentiel du prix d'un vin !) s'est « ramassé une gamelle » historique lors d'une dégustation à l'aveugle récente, à New York le 30 septembre 2009, à l'initiative de l'Executive Wine Seminars.

Au cours de la dégustation, qui portait sur les plus grands Bordeaux 2005, Parker a confondu Angelus (Saint-Emilion) avec Pape Clément (Pessac-Léognan), L'Eglise-Clinet (Pomerol) avec Cos d'Estournel (Saint-Estèphe), Le Gay (Pomerol) avec Château Margaux (Margaux) ou encore transformé Lafite-Rothschild (Pauillac) en Troplong-Mondot (Saint-Emilion). Des confusions franchement dures à avaler pour un critique de son gabarit, entre des vins a priori très différents, issus de terroirs remarquables, de la rive droite comme de la rive gauche, avec des assemblages de merlots et de cabernets plus que contrastés...

Parker a atteint le sommet enfin en annonçant que son vin préféré lors de cette dégustation avait été le n°9, qu'il pensait être un Château Margaux - en réalité Le Gay, autrement dit ce Pomerol qu'il avait à l'origine le moins bien noté sur la quinzaine des vins présentés ce soir-là (95/100, la plupart des autres ayant reçu de lui des notes allant de 98 à 100/100). Un vin, soit dit en passant, dix fois moins cher que Margaux.

Dans « Mondovino », le très documenté film de Jonathan Nossiter sur le vin, on apprend que le nez de Robert Parker est l'objet d'une police d'assurance spécifique, ce qui lui vaut le surnom très « clinty » de « Million dollar nose » ! Je ne connais pas les clauses de ladite assurance, j'espère seulement pour la compagnie qu'elle ne couvre pas les pantalonnades publiques.

On ne peut bien sûr, en vouloir à « Bobby ». Ou plutôt on peut lui en vouloir pour le rôle qu'il joue dans le marché du vin, incitant tous les châteaux à s'exprimer dans ses syntaxes favorites et donc à gommer de plus en plus leur précieuse spécificité ; mais on ne peut pas lui en vouloir pour ce « plantage ». Les arômes et les goûts du vin sont d'une extrême « fragilité ». Le plus souvent, les sensations captées par le dégustateur sont fugaces, changeantes, imprécises. On sait qu'il y a ce goût de...d e quoi déjà zut alors ! De violette, de goudron chaud (qui mange de ces trucs ?), je ne sais plus. Vous avez noté que le même vin servi à table n'a pas du tout les mêmes saveurs entre le début et le milieu du repas : il est travaillé par la température, l'osmose avec les mets dégustés. Mieux encore, il est travaillé par ce que disent les dégustateurs : 3 fois sur 4, ce que dit le premier qui parle (même quand plusieurs connaisseurs sont à table) devient opinion dominante !

Alors sagesse et modestie doivent être les deux vertus cardinales du dégustateur : c'est essentiel de parler du vin, car c'est un moment de partage amical et social particulièrement chaleureux. On ne peut admirer une œuvre d'art sans en parler et, souvent, un grand vin est une œuvre d'art ! Mais on peut parler du vin tranquillement, sans ce snobisme insupportable qui pollue le plaisir : j'aime, je n'aime pas, c'est un nez floral, c'est plein de fruits, on sent du chocolat, de l'anis, c'est rude sur la langue, c'est soyeux...

Enfin quoi oublier la frime ; dire, ou essayer de dire, juste son plaisir...

La journée des femmes étant passée, je peux le dire sans céder au buzz : pourquoi diable faut-il qu'elles soient presque toujours bien plus précises et rapides que les hommes lors des dégustations ? Le « Blog de miss glouglou » (mis à l'honneur par « Le Monde.fr » aujourd'hui) peut nous aider à répondre. Il est temps, cher Eric Thuillier, qu'on essaie de devenir leurs égaux, là aussi...

Léon-Marc Levy

 
<< Début < Préc 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Suivant > Fin >>

Page 2 de 22